Palmyre - Joseph EID - AFP

Septembre, mois du patrimoine

C’est dorénavant établi dans le calendrier, septembre est le mois du patrimoine, sur un week-end. Deux jours pour se nourrir d’histoire, se gaver de vieilles pierres, s’énivrer du passer. En tant que généalogiste, cela m’amuse légèrement. Le patrimoine fait partie de notre quotidien de chercheur. Nous feuilletons des documents vieux de plusieurs siècles. Nous refaisons vivre des ancêtres aux métiers improbables et oubliés. Nous visitons des foyers disparus depuis des siècles, ouvrons les armoires et inventorions la vaisselle des coffres et des buffets. Le patrimoine, c’est notre trip.

Et pourtant, ces deux jours pendant lesquels nous pouvons visiter des lieux ordinairement fermés nous font rêver. Nous les attendons avec impatience et devons faire des choix : impossible de tout voir

Au fond, que veut dire ce mot, patrimoine ? Le Larousse nous dit « Patrimoine : bien que l’on tient par héritage, de ses ascendants ».

Au sens large, tout ce qui vient du passé et est parvenu jusqu’à nous, plus ou moins intact, plus ou moins en péril.

Et c’est la grande catastrophe : tant de documents détruits, volontairement par les archivistes, involontairement par les guerres, tant de monuments détruits par les hommes, par le temps.

Mais, est-ce normal de vouloir tout conserver, tout préserver ? Il est dans l’ordre des choses, que tout évolue et se transforme.

Nous nous acharnons à restaurer des plages que les tempêtes dévastent, à renforcer des falaises que l’érosion rabote. La terre vit à son rythme et suit ses cycles, et même si les hommes contribuent largement dans les destructions de certains habitats et de certaines espèces, la terre a bien souvent le dernier mot. Autant vouloir remplir un tonneau percé de trou, comme les Danaïdes de la légende.

Pourquoi nous attachons-nous tellement à préserver des tas de pierres en ruine, des documents émiettés par le temps et les souris ? Pour le symbole de ce qu’ils représentent ? Parce que nous en avons besoin ?

Lorsque je regarde ces villes détruites par les guerres ou les tremblements de terre, certaines dans le berceau de l’humanité, j’ai l’impression que nous, les pays « riches » et en paix, nous aveuglons nous-même sur les priorités de la vie.

Je sais, je suis une hérétique du patrimoine. Je respire, je vis, je mange, je dors patrimoine. C’est mon métier. Patiemment, j’essaye de retrouver ce qui a été détruit. Et pourtant.

Je vois des villes dévastées et je pense à tout ce patrimoine qui a disparu et ne sera jamais restauré, la mémoire de ces peuples qui disparait.

Je vois ces musées richement dotés en France et autres pays dits civilisés où, dans les réserves, dorment des millions d’objets que personne ne verra jamais excepté les chercheurs, et encore. Et dans ces réserves, des milliers, je n’ose dire plus, de squelettes, de dépouilles de peuples « primitifs » jamais rendus à leurs terres, à leurs peuples. C’est un patrimoine confisqué pour ne pas dire volé.

Je vois ces merveilles de l’humanité enregistrées au patrimoine de l’humanité, détruites à coups d’explosif par des ignorants fanatiques.

Et nous pleurnichons pour une vieille chapelle désaffectée depuis des décennies qui va être démolie pour laisser place à un parking.

Nous sommes les enfants gâtés du patrimoine, nous n’en avons jamais assez. Mais avons-nous tort ?

Si des milliers de « Lucy » étaient parvenues jusqu’à nous, nous en saurions plus aujourd’hui, sur notre évolution.

Si les guerres avaient évité les musées et les archives, nos racines seraient plus solidement ancrées dans nos terroirs.

Mais la rareté de ce qui est parvenu jusqu’à nous montre l’absurdité de notre monde : un modeste pot de terre formé par des mains il y a mille ans, pour conserver les denrées d’une famille de pauvres paysans, se vend des centaines de milliers d’euro aujourd’hui, à cause de sa rareté.

Toute cette digression pour parvenir à une question : quelle valeur accordons-nous au patrimoine ? Existe-t-il une échelle du patrimoine adossée à une échelle de valeur.

La règle dit que ce qui est unique est inestimable. Mais jusqu’où sommes-nous près à aller pour le préserver. Que sommes-nous près à sacrifier pour cela ? Du temps, de l’argent, des vies ?

Un vieux monsieur, gardien d’un musée sur la route des intégristes, est resté, pour essayer de sauver ce qui pouvait l’être. Y-avait-il une seule chance qu’il y parvienne ? Non. Et pourtant, il l’a fait et y a laissé sa vie*. Quelle leçon devons-nous en tirer ?

Qu’il aurait mieux fait de sauver sa peau ? Où que sans notre patrimoine, nous n’avons plus d’identité et que sauver son identité, cela vaut tous les sacrifices.

Jusqu'où sommes-nous prêt à aller, pour sauver notre identité ?

 

Khaled al-Assaad était archéologue, un des plus grands spécialistes de la citée antique de Palmyre. Il avait quatre-vingt-deux ans lorsqu'il a été exécuté, le 18 août 2015, par des dégénés incultes et fanatiques, dans la cité même qu'il essayait de protéger.