Z comme Ignace Zettwuch, une quête comme fin de Challenge

Voilà, c’est la dernière lettre de l’alphabet et le dernier jour du challenge AZ.

Et je n’ai rien, ou du moins, quasiment rien pour commencer, juste la fiche MDH (Mémoire des Hommes). C’est d’ailleurs comme cela que je l’ai choisi.

J’ai recherché les Morts du 113e Régiment d’Infanterie, morts à Signeulx le 22 août 1914, dont le nom de famille commence par Z. Un seul nom est sorti de cette sinistre loterie, un seul nom avec deux fiches identiques : Ignace Zettwuch, adjudant.

Ignace Zettwuch est né le 31 juillet 1877, à Soufflenheim, dans le Bas-Rhin, territoire occupé par l’Allemagne depuis la défaite de 1871.

C’est un enfant né dans un monde d’interdit, né de parents français devenus allemands par la force des choses et qui s’est battu pour redevenir français, mort pour que la terre de ses ancêtres le redevienne à son tour.

Pour clôturer ce challenge, je n’aurais pas pu mieux choisir.

Grâce à sa fiche, je sais qu’il est enregistré au bureau de recrutement de la Seine, 3e bureau, sous le numéro matricule 2220, et que son jugement déclaratif de décès a été rendu au tribunal civil de Blois, le 20 novembre 1919.

Je commence par le jugement déclaratif de décès. Je n’ai que le jugement, les pièces ont été détruites. Il y avait un procès-verbal dressé aux armées, le 8 octobre 1914, indiquant qu’Ignace aurait été très grièvement blessé près de Signeulx, le 22 août. D’après le témoignage du sergent Salendres, Ignace aurait été tué ce jour-là, et en ce même lieu. En tous cas, il est signalé « décédé » antérieurement au 19 juillet 1916. Son nom ne figure pas sur les listes des prisonniers communiquées à l’armée française par voie diplomatique.

Le jugement du 20 novembre 1919 statue qu’Ignace Zettwuch, fils d’André Zettwuch et Perpetue Babinger, né à Soufflenheim, le 31 juillet 1877, domicilié à Blois, est décédé le 22 août 1914 à Signeulx (Belgique), Mort pour la France.

Je vais compléter ces maigres renseignements par son feuillet matricule. Quelques clics m’emmènent à Paris, sur les archives du 3e bureau, fiche matricule 2220 de la classe 1897.

La filiation est bien celle indiquée sur le jugement déclaratif de décès. Mais ses parents sont tous les deux décédés. Ignace est étudiant à Paris, domicilié 22 rue Notre Dame des Champs, dans le 6e arrondissement. Il fait une déclaration, le 16 septembre 1898, à la mairie du 6e arrondissement de Paris, pour réclamer la nationalité française, comme « tout enfant né, en pays étranger, d’un Français qui aurait perdu la qualité de Français, résidant en France et ayant l’intention d’y fixer son domicile » suivant les articles 9 et 10 du Code Civil. Et comme preuve de son attachement à la France, Ignace, trois jours plus tard, s’engage pour trois ans, au 113e régiment d’infanterie.

Il passe de soldat de 2e classe à 1ère classe, le 6 août 1900, caporal le 1er octobre 1900, sergent le 30 décembre 1901. Il se réengage, encore et encore. Ignace passe adjudant le 15 avril 1913.

Le 5 août 1914, il part pour le front avec son régiment, jusqu’à la frontière belge. Le 22 août 1914, à Signeulx, Ignace est porté disparu. Il a trente-sept ans.

Mais Ignace n’est pas qu’un militaire. Il a bien eu des parents et peut-être des frères et sœurs ? Je vais au plus court et, après un passage sur Geneanet, je lui trouve une fratrie incomplète. Que sont-ils devenus ?

Et là, une horrible impression m’envahit. Il avait deux frères, en âge de se battre durant cette terrible guerre. Mais de quel côté ? Il est le seul Zettwuch Mort pour la France. Il est le seul sur Grand-Memorial et sur les registres indexés de Paris.

Filae m’apprend que sa sœur, Marie Catherine, religieuse de Saint-Joseph de Cluny, née le 1er avril 1874 à Soufflenheim, a fait sa déclaration pour réclamer la nationalité française, le 31 août 1896, devant le juge de paix du XIVe arrondissement de Paris.

Et les autres ? Je n’en trouve pas trace.

Alors je vais dans les archives départementales du Bas-Rhin et je trouve le décès de la mère, Perpetue Babinger, le 7 octobre 1892. Enfin, je crois parce que mon allemand est inexistant. Un petit coup de Skype vers ma spécialiste préférée : Rendez-vous pris. Je laisse cela de côté et je retourne à Blois.

Je cherche le nom d’Ignace sur les Monuments aux Morts, grâce MemorialGenWeb, mais rien, si ce n’est qu’Ignace est sur le Livre d’Or de Blois. Je regarde le Monument et je me rends compte que, pour la deuxième fois depuis le début du Challenge, il y a une erreur pour un des noms gravés.

Celui d’Ignace est bien là, mais écrit J. Zettvouck ou lieu de I. Zettwuch. Pauvre Ignace, la France lui rend bien mal hommage.

Capture

J’en reste toute triste. Ignace me semble bien seul soudain. Que reste-t-il de lui ? Où est sa tombe ?

A-t-il reçu une médaille ? Même à titre posthume ? Alors je cherche sur Gallica.

Et là, surprise : une dame Zettwuch, postule auprès du département, pour une bourse d’étude pour des cours d’accouchement, à Blois, pour la rentrée 1915. Elle est plus vieille que le règlement ne le demande, ayant dépassé trente ans, mais son mari, adjudant au 113e de ligne, est porté disparu depuis un an, et elle s’engage à exercer, dans le département, pendant cinq ans.

Mon Ignace avait une femme. Mais je ne trouve aucune trace de leur mariage et surtout, j’ignore son nom. Elle est juste dit femme Zettwuch. Je lis avec plaisir, que sa demande a été acceptée, le 17 août 1915.

Je continue sur Gallica, j’aurai peut-être d’autres indices sur la femme d’Ignace.

Au Journal Officiel, le 25 mars 1920, Marie Louise Barrère veuve Zettwuch, bénéficie d’une pension de veuve d’adjudant de 1300 francs, à compter du 23 août 1914. Et elle a une majoration de 300 francs pour un enfant. Eureka. La femme d’Ignace a un nom et surtout, Ignace a un enfant.

Un peu de tristesse s’en va. C’est étonnant, parce que la mort d’Ignace laisse un orphelin et une veuve. Mais cela veut aussi dire, qu’il laisse quelque chose de lui, autre qu’un nom mal écrit sur un Monument aux Morts. Il laisse la vie.

Un petit tour sur les archives de Blois. Après tout, c’est là qu’il vivait, et la chance me sourit. Andrée Jeanne Zettwuch est née le 17 août 1910, chez ses parents, au trois de la rue Saint-Honoré. Le 19 novembre 1925, Andrée Jeanne a été adoptée par la nation. Mais je n’aurai pas son dossier : détruit, la lettre Z n’a pas été conservée.

J’apprends néanmoins qu’elle s’est mariée, le 22 juillet 1929, à Paris, 10e arrondissement, avec Paul Auguste Forget. Imaginez ce que je fais ……….. hop, un petit tour sur le site de Paris. Andrée Jeanne est employée de banque, et vit à Paris, avec sa mère, sage-femme (elle a réussi ses examens), restée veuve. Elles vivent 15 rue du faubourg du Temple

Le mariage est dissous vingt-sept ans plus tard, toujours à Paris. Peut-être ont-ils eu des enfants. Ignace a peut-être des petits-enfants. Je suis moins triste soudain.

Mais j’avais une deuxième piste Gallica. J’y retourne et je trouve, la remise de la médaille de la famille Française, délivrée à la femme d’Edouard Martz, née Elise Zettwuch, à Soufflenheim, ayant six enfants. Journal Officiel du 10 février 1927. S’agit-il de la famille d’Ignace ? Retour sur Geneanet et oui, Elise est la demi-sœur d’Ignace. Il a donc au moins six neveux et nièces vivants en 1927.

Le spectre de la mort s’éloigne. La vie bouillonne autour de ces recherches.

Enfin, ma spécialiste préférée est enfin disponible et c’est reparti pour des recherches sur l’Allemagne. En fait, je n’aurai pas dû l’appeler et je serais restée sur une note « optimiste ».

Malheureusement, les faits nous rattrapent. Elle n’a rien trouvé sur Joseph, le frère aîné, né en 1871. Par contre, pour Ferdinand, né en 1876, un an avant Ignace, les nouvelles ne sont pas bonnes.

Ferdinand s’est marié en Hesse, en 1900. Il a donc choisi de rester allemand, et ce que je craignais est arrivé : lorsque la guerre a été déclarée, il est parti au front, sous l’uniforme allemand. Il est mort, le 7 avril 1916.

Etrange coïncidence, comme Ignace, Ferdinand est mort et repose en terre de Belgique, mais en Flandre. Son corps est inhumé au cimetière allemand de Menen, dans une tombe commune (si j’ai bien tout compris).

Cimetiere Ferdinand

Le sort est cruel qui voit deux frères mourir à la même guerre mais dans des camps ennemis, mourir tous deux dans un pays qui n’est pas le sien.

PS : Merci Antequam, pour le coup de main allemand.