Chauvigny

La lettre V nous emmène au Chauvigny, au château des Diorières.

Henri de Meckenheim est propriétaire aux Diorières, sur la commune de Chauvigny. Né le 20 avril 1842, à Brus-sous-Forges, il est un des combattants de la guerre de 1870. Lieutenant à la garde mobile du Loir-et-Cher, il a été grièvement blessé, le 2 décembre 1870, à la bataille de Loigny, d’un coup de feu au bras gauche, ce qui l’a laissé handicapé. Il est élevé au grade de chevalier de la légion d’honneur, le 22 août 1871.

Chauvigny - les Diorières

Au château des Diorières, vers dix heures du soir, le 2 octobre 1873, Henri de Meckenheim entend des coups de feu, tirés sur sa propriété. Il sort de chez lui, se dirige vers l’endroit d’où les tirs semblent provenir. Alors qu’il est à cinq cents mètres du château, sur le bord d’un étang, deux coups de fusils sont tirés dans sa direction. Les projectiles passent à sa droite et à sa gauche, et quelqu’un prononce ses mots « Mr Fernand ? (c’est le frère d’Henri), oh la belle biche, elle pèse au moins trois cent livres ».

Supposant que les coups de feu ont intentionnellement été tirés sur lui, Henri retourne à la maison et prévient toute la maisonnée. Ils se dirigent vers l’endroit où on lui a tiré dessus. Parmi eux se trouvent deux des gardes particuliers du domaine, Victor Héron et Alexandre Pigal, armés. Ils marchent devant. Arrivé près du lieu de l’attaque, deux individus sortent d’un bois taillis, traversent le chemin et, sur le point d’être rattrapés, se retournent et ouvre le feu sur les gardes. Ils sont à cinquante mètres, et par miracle, n’atteignent pas leurs cibles.

Mais ils ont été reconnus, par la voix d’un chien qui leur appartient. Oui, vous avez bien lu, les gardes ont reconnu la voix d’un chien. Ce sont deux habitants de Chauvigny, Louis Chevalier, journalier, et Maximilien Leclerc, ouvrier charron. Une partie des hommes se met à leur poursuite, pendant que les autres se rendent à Chauvigny, pour les y attraper.

Pendant ce temps-là, Henri part prévenir les gendarmes. Ces derniers se rendent sur place, mais il fait nuit noire, la lune est couchée. Sur les indications de Fernand de Meckenheim, les gendarmes s’embusquent sur les chemins menant aux domiciles des suspects, qui ne sont pas encore rentrés chez eux, et l’attente commence, en vain.

Le jour est là. Entre six et sept heures du matin, les gendarmes, accompagnés du garde Pigal, se rendent aux domiciles des individus soupçonnés. Là, ils apprennent que l’un d’eux ne vit plus à Chauvigny, mais à la Chapelle-Vicomtesse, depuis quelques jours. L’autre, Louis Chevalier, vingt-huit ans, est rentré chez lui vers trois quatre heures du matin, mais vient de repartir à la chasse.

Les gendarmes le trouvent dans un champ, où il chasse avec le sieur Juré, débitant à Chauvigny. Après examen de son permis de chasse, il est interrogé sur ses allées et venues de la nuit. Ses propos sont vite mis en difficulté : il n’a pas pu prendre le chemin qu’il prétend avoir pris, ce dernier ayant été surveillé toute la nuit, et la voix de son chien a été reconnue. Il s’emmêle et finit par avouer avoir chassé avec Maximilien Leclerc, trente-trois ans, ouvrier charron à la Chapelle-Vicomtesse. Ils sont bien revenus de la Ville-aux-Clercs, où ils avaient acheté des munitions, en passant par les champs, par la Diorières, à dix heures du soir. Il ne peut rien dire de plus, car ils ont quitté la Ville-aux-Clercs, passablement ivres.

Les trois gendarmes qui accompagnent le brigadier Louis Tessier, doivent retourner à d’autres tâches. Le brigadier demande donc l’assistance du garde particulier Alexandre Pigal, pour continuer ses investigations. Ils partent à la recherche de Maximilien Leclerc et se rendent à son nouveau domicile, à la Tuillerie, à la Chapelle-Vicomtesse.

C’est là qu’ils le trouvent. Il avoue très vite, son compagnon ayant déjà donné leur emploi du temps, mais se montre plus disert.

Après leurs achats à la Ville-aux-Clercs, ils ont quitté la commune, à 9 heures du soir. Après deux kilomètres, sur la route de la Ville-aux-Clercs à Chauvigny, ils ont pris la direction du château des Diorières. Arrivé à cinq cents mètres, près d’un étang, ils ont relevé une planche, le long du ruisseau, l’ont appuyé sur un petit buisson, et s’en sont servi comme cible, pour s’amuser. En entendant du monde arriver, ils se sont enfuis en tirant quatre coups de feu dans leur direction mais au-dessus d’eux. Ils ne voulaient pas les blesser mais leur faire arrêter la poursuite. Il avoue également qu’ils étaient ivres, sans cela, ils n’auraient jamais agi de cette manière.

Cet homme n’a pas mauvaise réputation, au contraire. Maxilimien a perdu sa femme, dix semaines plus tôt. Il a déménagé depuis huit jours pour vivre à la Chapelle-Vicomtesse, et dans cette commune, comme dans la précédente, il jouit de l’estime publique.

Ce n’est pas le cas de son acolyte, Louis Chevalier. C’est un braconnier et ses antécédents laissent à désirer. Il a été soupçonné d’une tentative d’assassinat contre son oncle, Charles Leroy, le 3 avril 1871, sur lequel un coup de fusil avait été tiré à sept mètre de distance. Louis est marié et père de deux jeunes enfants.

J’ignore pour l’instant s’ils ont été condamnés à quelques chose, mais ce ne fut pas à une longue peine, du moins pour Maximilien.

Maximilien Leclerc se remarie six mois plus tard, avec Claire Dreux, qui lui donnera treize enfants.

Pour Louis Chevalier, c’est plus compliqué. Il peut s’agir de Louis Constant Chevalier, qui a bien deux jeunes enfants. Mais il est boulanger et non journalier. Je ne trouve pas sa trace après cette date, sur la commune. Je vais devoir continuer à chercher.

Quand à Henri de Meckenheim, il perdra sa légion d’honneur quelques années plus tard, ayant été condamné pour escroquerie en bande organisée.

En conclusion, je dirai juste que, si aujourd'hui, nous avons l'ADN, à l'époque, ils avaient la reconnaissance vocale canine.