Le thème du mois est : « les colonies ». Vaste sujet qui va des colonies de vacances, comme l’a traité Antequam, aux Colonies (territoires conquis par un empire plus vaste leur imposant ses lois et ses coutumes sans leur donner un statut d’égal).

J’ai choisi un autre genre de colonie : les colonies pénitentiaires.

En 1901, suivant le ministère de l’intérieur, il existe en France, huit colonies pénitentiaires ou établissements d’éducation pénitentiaires publiques, pour les garçons : la colonie industrielle d’Aniane (Hérault), la colonie agricole d’Auberive (Haute-Marne), la colonie maritime et agricole de Belle-Ile-en-Mer (Morbihan), la colonie agricole de Douaires (Eure), l’école de réforme agricole de Saint-Hilaire (Vienne), la colonie agricole de Saint-Maurice (Loir-et-Cher), la colonie agricole du Val d’Yèvre (Cher), et la colonie correctionnelle d’Eysses-Villeneuve-sur-Lot (Lot-et-Garonne).

Il en existe également six privées pour les garçons, une publique pour les filles et trois privées pour les filles. Ces colonies concernent les enfants de plus de douze ans. Il en existe également pour les moins de douze ans.

Les mineurs détenus dans ces colonies appartiennent à quatre catégories :

  • Détenus préventivement, en général les orphelins retrouvés à vagabonder dans la nature,
  • Détenus par voie de correction paternelle, lorsque le père de famille n’arrive plus à se faire obéir de son fils, ou que ce dernier est une gêne pour la famille,
  • Acquittés par la justice comme ayant agi sans discernement. Bien qu'acquitté, l’enfant n’est pas remis en liberté. Il est envoyé en colonie pénitentiaire jusqu’à sa majorité.
  • Les mineurs de seize ans qui sont condamnés par la justice comme ayant agi avec discernement. Ils sont eux-mêmes divisés en deux catégories : les moins de deux ans de détention et les peines plus fortes.

Il est difficile d’imaginer un acquittement qui envoie en prison pour une durée plus longue qu’une peine pour culpabilité. Se retrouvent ainsi mélangés les orphelins, les délinquants et les enfants difficiles ou qui gênent les familles.

La colonie agricole de Saint-Maurice, à Lamotte-Beuvron, Loir-et-Cher, est une colonie pénitentiaire, crée en 1872, dans les locaux et sur les terres du château de Lamotte-Beuvron. Elle fait partie des colonies administrées par l’état et contient environ 250 enfants.

A sa création, la tenue des enfants se compose de souliers et de sabots, d’un pantalon de toile, d’une vareuse de laine, d’un béret de toile et d’un chapeau de paille pour le travail des champs. Ils font régulièrement des exercices militaires et peuvent, dès dix-huit ans, s’engager dans l’armée française.

Le but de la colonie est de former les enfants aux métiers de la terre. Mais certains d’entre eux viennent de la ville et y retourneront. Il faut leur apprendre un métier qu’ils pourront y exercer. A Saint-Maurice, il y a des ouvriers boulangers qui font le pain avec le blé récolté dans la colonie. Il y a également des charrons, bourreliers, maréchaux, charpentiers ou maçons. Certains enfants sont dans la colonie, d'autres sont placés chez des patrons.

La détention est meilleure que la prison fermée, mais certains enfants tentent de s’évader. Lorsqu’ils sont repris, ont leur rase la moitié du crane. Les repas sont de quatre par jour l’été et trois l’hiver, avec de la viande deux fois par semaine, le dimanche et le jeudi et surtout, pas de vin. La classe a lieu d’une heure à deux heures l’été, et en hiver, le soir et le matin. La propreté est exigée d’où l’installation de lavabos à la porte des dortoirs. Les enfants se lèvent à cinq heures et demiE l’été, six heures l'hiver, et se couchent à huit heures et quart.

Saint-Maurice

Ces colonies semblent être des endroits parfaits pour éduquer de jeunes garçons mais ont très vite été appelées « bagnes d’enfants ». Non seulement les enfants ne recevaient aucune tendresse familiale, n'avaient aucune liberté de l'enfance, mais ils travaillaient pour rien, main d'oeuvre captive et gratuite. Ces colonies étaient néanmoins des viviers parfaits pour la guerre, et l’armée, dès 1914, a contrôlé l’état de ses futurs soldats.

Pour la classe 1917, ils sont cent cinq enregistrés comme internés à la colonie de Saint-Maurice, dont quarante-six présents dans la colonie, cinquante-deux placés chez des patrons et sept évadés. Ces enfants viennent des quatre coins de la France et vont être, en grande majorité, recensés à Lamotte-Beuvron, pour l’armée.

C’est le cas de Robert Charles Jules Cayetel. Il est né au Havre, Seine-Maritime, le 12 avril 1897, fils de Henri Louis Alexandre Marie Cayetel et Anna Marguerite Ferrandine. Il est placé à la colonie agricole de Saint-Maurice jusqu’au 12 avril 1918. Ses parents vivent au Havre, contrairement à ce qui est inscrit sur son feuillet matricule. Ils vivent 37 rue des Viviers.

Robert n’est pas enfermé à la colonie. Il est placé dans une ferme, chez Mr. Dessange, à Souesmes.

Il est inscrit sur les registres matricules du Loir-et-Cher, sous le numéro 1500, appelé pour le service armé dès 1915. Il est incorporé le 11 janvier 1916 au 17e régiment de chasseurs.

Le 26 avril 1918, alors que le bataillon bivouaque aux environs de Heksken, Belgique, un obus tombe sur cet emplacement, tuant trois hommes et en blessant onze. Robert fait partie des blessé.Il souffre d'une « plaie pénétrante du cou avec fracture de la colonne cervicale par éclat d’obus, syndromes de section de la moëlle épinière ». Il est cité à l’ordre du 17e régiment de chasseur n°45, en date du 11 mai 1918 comme modèle de bravoure et de sang-froid, grièvement blessé.

Robert décède le 27 avril 1918 à l’hôpital militaire belge de Beveren-sur-Yser, des suites de ses blessures, Mort pour la France, quelques jours après son vingt-et-unième anniversaire. Il est inhumé à la nécropole nationale Saint-Charles-de-Potyze et son nom est gravé sur le monument aux Morts du Havre, même s’il figure sur le livre d‘or de Lamotte-Beuvron.

Saint-Charles-de-Potyze

J'ignore depuis combien de temps et pour quelle raison il était à Saint-Maurice, le registre d'écrou de son entrée étant manquant aux archives. Il aurait dû être libéré le 12 avril 1918. Il est mort le 27, officiellement libre.