Nos ancêtres, sur nos arbres, ont des vies "normales". Ils naissent, se marient, font des enfants et meurent. C'était comme cela dans le bon vieux temps.

Aujourd'hui, nous naissons toujours en premier et nous mourrons toujours en dernier. Pas de changement par rapport à nos ancêtres. Mais entre les deux, nous avons des vies chaotiques, parfois. Nous nous mettons en ménage, et cela ne fonctionne pas. Nous avons des enfants puis nous nous marions, ou pas. Nous connaissons des déceptions, des chagrins d'amour. Nous divorçons, recommençons.

Je me dis souvent que c'était bien plus simple avant ............... mais qu'est-ce que j'en sais ?

Est-il aberrant de penser que nos ancêtres avaient eux aussi des chagrins d'amour ? Qu'ils se mariaient, se trompaient, partaient, revenaient, se réconciliaient ? Après tout, nous n'avons pas l'apanage de l'inconstance émotionnelle. Évidemment, dans le bon vieux temps (avant 1884), le divorce était impossible. Mais il y avait déjà la séparation, dans les cas graves.

Difficile à la lecture des actes de base, de savoir si notre grand-mère "Philomène" s'est fiancée deux ou trois fois avant d'épouser le grand-père "Jules". Impossible de savoir si le grand-père "Alphonse" a été laissé en plan devant monsieur le maire par une demoiselle "Agathe" qui s'est enfuie avec le valet de ferme.

Les refus de mariage des parents sont accessibles, les séparations aussi, mais tout le reste ? Tout ce qui ne donne pas lieu à rédaction d'acte officiel nous échappe.

Blois Rue Saint Lubin

Le 18 février 1878, un jeune couple s'installe dans un garni appartenant au sieur Joubert, cafetier, rue de Saint-Lubin, à Blois. Frédéric Leroy, trente-deux ans, journalier, et Aglaée Saquin, vingt ans, ne sont pas mariés. Ils vivent en concubinage. Mais quelque chose ne va pas. Frédéric écrit à sa soeur, vers la mi-avril, qu'elle ne le reverra plus. Cette dernière, inquiète à la lecture de ces mots, se rend à Blois, au logement de son frère et trouve la porte fermée. Elle prévient le propriétaire qui monte à sa suite. Ils entendent des cris plaintifs dans le garni. Joubert va immédiatement chercher la police qui entre dans la chambre et trouve Frédéric et Aglaée presque asphyxiés. Ils sont immédiatement emmenés à l'hospice pour y recevoir les soins d'urgence.

C'est une tentative de suicide. Heureusement, elle a échoué, grâce à la soeur de Frédéric. Interrogés par la police, ils déclarent que c'est la misère qui les a poussé à tenter de mettre fin à leur vie.

Mais interrogé plus avant, Frédéric avoue que c'est pour une autre raison qu'il a voulu en finir. Il est marié et il a un enfant. Mais il est séparé de sa femme et elle ne veut plus entendre parler de lui. Frédéric s'est marié le 11 novembre 1873 avec Marie Sylvine Lemerle, à Blois. Il est célibataire, âgé de vingt-huit ans, elle est veuve, âgée de trente-deux ans. Son mari est décédé le 5 novembre 1870. Ils n'étaient mariés que depuis le 28 juin.

Elle va attendre trois ans avant de se remarier. Une fille, Eugénie, naît, à Chailles, le 16 juillet 1874. Un fils suit, Eugène Frédéric, né le 16 août 1875, à Blois, à l'hospice, bien que ses parents vivent à Mont-près-Chambord, commune d'origine de Frédéric, qui est absent. Leur fils décède six jours plus tard.

Le 14 mars 1878 naît Eugène Sylvain, toujours à l'hospice de Blois. Le couple est domicilié à Chailles et le père est encore absent, et pour cause, puisqu'il vit avec Aglaée Saquin, dans le garni de la rue Saint-Lubin. Le petit garçon décède cinq jours plus tard.

La mort de son fils aîné a-t-elle poussée Frédéric à quitter sa femme. La naissance et la mort, sans lui, du deuxième l'ont-ils poussé au suicide ? Cette tentative les a-t-elle réconciliés ? Frédéric et sa femme se sont remis en ménage. Ils habitent ensemble, rue Croix-Boissée, avec leur fille, Eugénie, mais pas pour très longtemps. Frédéric décède, le 28 février 1887, à Blois, chez eux.

Et Aglaée dans tout cela ? Vingt ans, c'est bien jeune, pour se mettre en concubinage avec un homme marié et pour ensuite vouloir mourir. Elle aussi a survécu. Le 30 janvier 1882, à Montlivault où elle vit, elle se marie avec Simon Célestin Abel Chabault. Elle aura mis quatre ans pour "rentrer dans le rang" et peut-être faire oublier sa conduite "scandaleuse" pour l'époque. Les femmes étaient toujours plus mal jugées, pour cela, que les hommes.

Oui, nos ancêtres connaissaient aussi les affres de l'amour, du dépit amoureux, de l'abandon et de la réconciliation. Comme nous. Sauf que nous avons rarement la possibilité de le savoir.