Je continue à classer mes cartes postales "militaria" et l'une d'elles m'interpelle par son incongruité.

La carte représente le champ de bataille de Gerbéviller-la-Martyre et le monument aux morts pour la France 1914-1915, et, en travers de cette vue tragique, ces mots "un million de bons et doux baisers pour toi et pour Gaby", signé Xavier Martignene.

Qui peut écrire ce genre de mots sur une telle carte ?

Gerbeviller

Je la retourne et découvre un autre texte. La date est difficilement lisible pour l'année : 10 juin 1915 peut-être. Cela fait juste avec la date de la carte.

"Ma chère Ida

Je t'envoie simplement deux mots pour te dire que je suis toujours en repos peut-être jusqu'à mardi prochain.

Je pense recevoir de tes nouvelles demain.

Demain nous allons de nouveau au bois comme hier pour faire des piquets.

Bonne santé tous deux, je vous embrasse tous deux bien fort.

Ton mari pour la vie

Xavier

En ce moment le tonnerre gronde et il pleut."

D'abord situer Gerbéviller-la-Martyre : le massacre de la population et la destruction de la commune datent du 24 août 1914. Des cérémonies commémoratives sont faites, sur les lieux même, à l'hiver 1914-1915. La carte pourrait dater de cette époque et la datation 10 juin 1915 est possible.

Mais où était Xavier à cette époque ?

Un petit tour sur les bases du net (Grand-Memorial et Filae), je trouve la trace de Xavier.

Il s'appelle, en fait, François Xavier Martignene. Il est né en Haute-Savoie, à Saint-Roch, le 1er juillet 1881, fils de Joseph et de Sophie Jeanne Depery. Sa mère disparaît l'année suivante sans que l'on sache ce qu'elle est devenue.

Il a épousé, le 9 mai 1909, à Domancy, Marie Agathe Ida Besson, la Ida de la carte.

François Xavier est de la classe 1901. Il est dispensé comme puîné de septuagénaire dont l'aîné est impotent. Quelle famille. De fait, son père a cinquante-quatre ans, le jour de sa naissance, et il est italien. Fils d'étranger, François Xavier choisit la France.

Il ne reste plus qu'à dater la carte.

François Xavier est au 230e régiment d'infanterie en 1915. Le 28 mai 1915, le régiment est à Gerbéviller pour honorer les "camarades tombés glorieusement". C'est probablement là qu'il a eu la carte.

Début juin, le régiment fait des travaux, ce qui correspond "aux bois pour faire des piquets".

La carte date bien du 10 juin 1915. Il ne peut en être autrement car, le 22 juin, soit douze jours plus tard, Xavier est blessé par éclat d'obus au combat de Veho, en Meurthe-et-Moselle. Le 8 juillet 1915, remis de sa blessure, il est détaché à la poudrerie de Chedde, en Haute-Savoie.

François Xavier va survivre à la guerre, rentrer au pays retrouver Ida, sa femme pour la vie. De la classe 1901, il va être rattaché à la classe 1895, comme père de trois enfants.

L'un d'eux est peut-être Gaby ? Les recensements de Saint-Roch et de Domancy ne sont pas en ligne, alors je ne peux pas trancher.

Au moins, cette fois, l'histoire se termine bien. L'auteur des milliers de bons et doux baisers a survécu à la guerre.