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Les documents qui ne servent à rien

Si si, je vous assure, il y a, dans les trésors des archives, des documents qui ne servent à rien. Je me demande d’ailleurs pourquoi ils sont conservés !!

Enfin, ils ne servent à rien, d’après certains présidents de salle.

Pour commencer, le répertoire général ou droit de celés :

Pour l’avoir entendu dans une salle de lecture (et pas qu’une fois), alors qu’un pauvre lecteur quémandait un peu d’aide auprès de l’employé des archives « c’est quoi ça ? vol 25 case 458 ?, dans la déclaration de succession ? » « Oh ça, ce n’est rien, cela ne vous apportera rien d’intéressant, c’est sans intérêt » et j’en passe. J’ai failli en avaler ma carte de lecteur. LE répertoire général, le Saint Graal du XIXe et XXe siècle !! La clé qui ouvre toutes les portes du patrimoine d’un individu. Oui, le Saint Graal est une clé, pas une coupe (la faute à Arthur et Indiana Jones).

Grace à ce document, vous avez, sur une seule case (ou deux, page de gauche et page de droite) la liste de tous les actes de mutation patrimoniale pour un individu tout au long de sa vie : ce qui sort et ce qui rentre dans son patrimoine. Vous avez en un seul document la liste des contrats de mariages, successions héritées, ventes et achats d’immobilier, échanges et adjudications, avec les dates, les noms des notaires, etc.

Imaginez la case de votre arrière-grand-père marié en 1866 (les droits de celés ne commencent qu’en 1865) avec son contrat de mariage, la succession de son père, de sa mère, de son frère célibataire, de sa tante sans enfant, l’achat de sa maison, du petit pré derrière, de la vigne au bout du village, et les contrats de mariage de ses enfants, la vente du petit pré, la vente de l’héritage de la tante, et bouquet final, sa déclaration de succession. Combien de document auriez-vous du consulter pour obtenir cela ? Bien sûr, ce ne sont que des dates avec des noms de notaire ou date d’enregistrement, mais cela vous ouvre l’accès direct aux documents concernés. Plutôt inutile non ?

Autre document réputé inutile : le recensement militaire. « Vous avez les registres matricules, tout est dedans, vous n’avez besoin de rien d’autre !!! ». Mais bien sûr !!

Sauf que, tous les hommes n’ont pas de feuillet matricule. Pourquoi ? La réponse est dans le recensement militaire. Bonne blague non ? Sans compter tous ces petits renseignements qui ne sont pas reportés sur le feuillet matricule : sait faire du vélo, sait nager, élève des pigeons, joue du violon, sait conduire les chevaux…. A partir de la classe 1901. Cela aussi est inutile.

Troisième document largement méprisé : les actes civils publiques.

Plus familièrement appelés ACP, ils sont au XIXe siècle, XXe siècle ce que les insinuations sont à l’ancien régime : un rappel en quelques lignes d’un acte notarié avec nom du notaire et date, mais aussi, pour les actes passés directement auprès des services de l’enregistrement, sans aide du notaire, l’énoncé complet. J’ai ainsi obtenu, par l’ACP d’une liquidation de succession, tous les droits de celés des douze héritiers ainsi que leurs noms, adresse et liens familiaux, alors que la liquidation elle-même n’était pas disponible : moins de soixante-quinze ans. Les ACP sont consultables à partir de cinquante ans, comme le répertoire général. Pas mal non ? Pour un document inutile.

Allez, j’en rajoute une couche : imaginez-vous en secteur sinistré : les notaires sont détruits, l’enregistrement aussi. Dans l’Aisne par exemple, ou l’Oise, ou…

Le répertoire général et les actes civils publiques fonctionnent par canton. Tout comme les déclarations de succession.

Imaginez, si grand-père Jules est mort en 1890, dans le canton de Chouette, détruit lors de la première guerre mondiale, ou de la deuxième (les bombes ont le chic pour tomber sur les dépôts d’archives). Vous n’aurez pas sa déclaration de succession, ni rien d’autre dans le canton. Mais, peut-être que grand-père Jules possédait un petit bout de terre dans le canton voisin, qui lui, n’a pas été détruit. Il y aura aussi une déclaration de succession dans ce canton, il y aura des ACP dans ce canton, et peut-être, des pistes pour remonter plus loin, lancer une passerelle par-dessus toutes ces destructions. C’est la magie de l’enregistrement, le Q magique, en quelque sorte.

Cela ne vous donne pas envie d’aller y jeter un petit coup d’œil ? Consulter tous ces documents inutiles dans lesquels se cachent les secrets de vos ancêtres ?