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L'espoir, l'attente, parfois déçue, d'un colis envoyé par les proches, est une chose peut-être difficile à comprendre aujourd'hui. Avec internet, tout va vite, très vite. Vous voulez faire un cadeau à un proche, vous n'avez même plus besoin de faire le colis. En quelques clic, le site commerçant expédie où vous voulez ce que vous voulez et à qui vous voulez. Vous pouvez même y joindre un petit mot "électronique bien sûr" et faire faire un paquet cadeau.

Mais avant ?

Je me souviens lorsque mon frère Denis faisait ses études à Lilles, dans les années soixante-dix, le bout du monde dans le grand nord, pour nous, au centre de la France, il ne revenait pas tous les week-end, même pas tous les mois. Alors Maman lui envoyait un colis dans lequel je mettais, à chaque fois, un cake aux cerises. Je n'ai jamais su s'il aimait les cakes aux cerises, mais pour la petite fille que j'étais, c'était important de le joindre au colis, à chaque fois.

C'était important, le colis et ce que nous y mettions était important.

Lorsque mon père est parti au service militaire, juste après la guerre, il a été envoyé en Algérie. Les seuls colis qu'il recevait venaient de son oncle, Lucien. Lucien avait six ans seulement de plus que lui, mais il connaissait bien l'importance du colis que l'on reçoit de loin, de la famille. Lucien a été fait prisonnier durant la seconde guerre mondiale, et ses soeurs lui envoyaient des colis. Ses grandes soeurs prenaient soin de lui. Leur mère était décédée, alors elles veillaient sur leur petit frère. Lorsque leur père est mort, elles ne lui ont rien dit. Le moral aussi, c'est important, lorsque l'on est seul, au loin et prisonnier. Il ne l'a appris qu'à son retour.

Il savait que mes grands-parents ne feraient rien pour leur fils, mon père, alors c'est lui, le tonton en âge d'être son frère, qui lui envoyait des colis.

Pour comprendre l'importance vitale de ces envois, il suffit de se plonger dans les courriers des poilus de 14-18. Dans les cartes postales qu'ils adressaient à leurs familles, ces colis prenaient une grande place : remercier pour le colis arrivé, demander des choses à joindre au prochain colis, se plaindre de ne pas recevoir de colis. Colis par-ci, colis par-là, peut-être aussi pour ne pas parler d'autre chose. Rester terre à terre et réclamer des chaussettes chaudes permet d'éviter de parler de ce qu'ils voyaient.

Et ces envois représentaient souvent un grand sacrifice pour les familles.

Vous rappelez vous l'article du blog sur "une mère bien ennuyée" ?

 

Lettre d'une mère bien ennuyée - Le blog d'une généalogiste

Trouvé dans les archives en série R, la lettre d'une mère bien ennuyée. J'ai laissé volontairement l'orthographe d'origine. A lire avec le parler de l'époque dans la tête pour en savourer le ton. Mehers, le 24avril 1917 Monsieur le préfet Je viens de recevoir une lettre de mon garçon prisonnier en Allemagne.

http://genealogiepro.canalblog.com

Des courriers comme cela, il y en a bien d'autres dans les archives de la préfecture.

De Nuremberg, le 21 octobre 1915, Joseph Normand, du 331e régiment d'infanterie, prisonnier, demande qu'on lui envoye un pantalon et une veste et un kep,i car il est parti sans veste et avec un pantalon déchiré, car il était blessé, et plein de sang. Ce courrier, il l'adresse au commandant du dépôt du 331e régiment car c'est à l'armée de leur envoyer des vêtements militaires. Malheureusement, l'armée ne suit pas, et les familles se retrouvent démunies car les effets civils sont interdits.

Moïse Mandereau, disparu à Monblainville le 23 septembre 1914, prisonnier de guerre, écrit d'Amberg à ses parents, le 1 septembre 1915 :

"Chers parents, je suis toujours en très bonne santé pour le moment et j'espère qu'il en est de même pour toute la famille. J'ai reçu une lettre de la société de secours mutuel de la fabrique me disant qu'il m'envoyait un colis, je leur répondrais sitot que j'aurai reçu le colis  probablement le 5, et j'ai envoyé la carte du 25 à ma tante Zoé à Pantin, c'est la première fois que je lui écris et ce n'est pas trop. Quant à vous, il faut m'écrire un peu plus souvent, au moins deux ou trois fois la semaine, cela me désennuierais un peu, vous direz à toute la famille qu'il faut qu'il m'écrive un peu plus souvent aussi. Si tu ne m'as envoyer de chaussettes, tu en mettras une ou deux paires car j'en ai besoin pour cette hiver et tu enverras un morceau de savon de temps en temps ainsi que mon capuchon s'il n'est pas parti. J'ai reçu une lettre de ma tante Valentine et je suis très content et donne moi des nouvelles de Louis et si tu vois la mère Villepoux, souhaite lui le bonjour pour moi. Bien le bonjour à toute la famille et je termine en vous embrassant bien fort. J'ai reçu ta carte du 19 et j'attends le colis. N'oublie pas de m'envoyer des chaussons s'ils ne sont pas partis, votre fils qui pense à vous".

"Le 9 septembre 1915, chers parents, je suis rentré au camp depuis le 4 et je me porte toujours très bien et j'espère qu'il en est de même pour vous tous. J'ai reçu le colis de la maison Norman et je leur ai répondu le 5 pour les remercier et en même temps je leur ai demandé un pantalon militaire car j'en ai besoin, il est inutile de m'envoyer un pantalon civil car ils sont défendus ici, donnez des nouvelles de Louis et dites moi où il est, je termine en vous embrassant bien fort tous. Votre fils qui pense à vous bien souvent."

"Le 15 Septembre 1915, je viens de recevoir ta carte du 3 et je suis très content de vous savoir tous en bonne santé et je vous dirai qu'il en est de meme pour moi jusqu'à l'heure. Maintenant pour le pantalon que j'ai demandé j'espère pouvoir le recevoir d'ici peu car j'en ai besoin. Quand à mon oncle Georges je suis bien content qu'il aille un peu mieux mais il est probable que son accident ai du être assez grave car comme il n'est pas encore rétabli c'est surement qu'il a été blessé assez gravement enfin j'espère qu'il s'en remettra assez bien. Je lui enverrai ma carte du 20 directement et je pense qu'il sera content. Bien le bonjour à toute la famille surtout à ma marraine et dis lui de m'écrire un peu. Je termine en vous embrassant tous comme je vous aime, votre fils pour la vie. PS bonjour au père Lorger, j'a reçu de ces nouvelles car il a écrit à un clairon du 113e et il m'en a donné".

"Le 24 septembre 1915, chers parents je suis toujours en très bonne santé et j'espère que ma carte vous trouvera tous de même ainsi que mon oncle Georges qui je l'espère va tout à fait mieux maintenant, j'ai reçu le colis où il y avait mon couteau mais j'espérais recevoir des chaussettes, des chaussons et mon capuchon mais j'espère les recevoir bientôt car j'en ai besoin, envoi quelques pièces de produits Lacroix de chez Marcadet, cela me fera beaucoup plaisir et tu peux en mettre un ou deux dans chaque colis je termine en vous embrassant tous de tout mon coeur comme je vous aime votre fils pour la vie."

Voilà comment l'on passe, en l'espace de quelques jours de "votre fils qui pense à vous" à "je vous embrasse de tout mon coeur comme je vous aime, votre fils pour la vie".

Et au pays, comment ces demandes de colis sont-elles vécues ? Très mal. Il faut envoyer ces colis, c'est vital pour leur fils prisonnier au loin, mais cela demande des sacrifices parfois impossibles. Alors les familles se tournent vers les sociétés de secours, vers la préfecture.

Adeline Germain, la mère de Moïse, écrit à la préfecture en octobre 1915. Son mari est malade, incurable et incapable d'aucun travail. Elle a eu treize enfants dont dix sont toujours en vie. L'aîné est Moïse, vingt-deux ans, prisonnier de guerre depuis un an. Après lui viennent Germaine, dix-neuf ans, ouvrière, Georges, seize ans, domestique, Marcelle, quatorze ans, Odette, douze ans, Rose, onze ans, Remy, huit ans, Roger, sept ans, Gilberte, quatre ans et Camille, deux ans. Pour vivre, la famille n'a que le travail de la mère, de Germaine et de Georges, une allocation de l'état de 1.25 francs par jour, pour le fils soldat, et quelques menus secours du bureau de bienfaisance. Ils logent dans une hutte misérable semblable aux huttes des charbonniers, grâce à quoi ils ne payent pas d'impôt. Elle ne peut plus envoyer ses enfants à l'école et doit les placer dans des fermes, pour leur survie et les "appels déchirants de son fils aux mains des allemands lui sont onéreux".

Elle demande un secours de 0.50 franc par jour pour chacun de ses enfants ce qui lui sera accordé. Le lettre nous apprend par la même que ce n'est pas son fils qui écrit, car il n'a jamais été à l'école. Un camarade écrit pour lui.

Moïse Mandereau est décédé le 25 décembre 1919, à l'hôpital mixte de Romorantin, de maladie. Il n'est pas "Mort pour la France", n'a pas droit à son nom sur le monument aux morts, mais vous ne me ferez pas croire que cinq années de captivité n'ont pas contribué à son décès.

Mais pendant cinq ans, sa vie aura été guidée par l'espoir, l'espoir d'un colis qui arrivera et des lettres de sa famille.