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11 novembre 1918, c’est fini, la guerre est finie. Réellement ? Les hommes ne rentreront pas tout de suite. Les blessés ne rentreront pas tout de suite. Les morts ne rentreront pas tout de suite, pas tous en tout cas.

Le beau Léon rentre un matin d’avril 1919. Son beau sourire, ses yeux rieurs, ont disparu, effacés par une bombe incendiaire. Le beau Léon est une gueule cassée. Étonnamment, le reste de son corps est indemne, mais il n’a plus de visage et plus qu’un œil.

Le gros Louis est tombé à Verdun, le p’tit Hercule a disparu au chemin des dames, il n’épousera jamais Lucie. Moïse, lui, en est revenu. La femme du maire l’attendait à la gare. Elle l’a pris dans ses bras, comme elle l’aurait fait avec son fils, elle ne le lâchera plus jamais. Elle lui apprendra à lire et à écrire, et, dans quelques années, il sera élu maire de la commune. La guerre lui aura donné une famille.

Hyacinthe est tombé en Argonne.

Et Marcel ? Toujours en retard, Marcel a raté le réveil à la fin d’une permission, et le train. Il a essayé d’en prendre un autre mais il s’est trompé de direction. Il a été déclaré déserteur. Il a eu peur. Les déserteurs, on les fusille. Il le sait, il a fait partie d’un peloton d’exécution. C’est pour cela d’ailleurs qu’il était en retard ; à tellement boire pour oublier. Alors il s’est caché. Après quatre ans de guerre, il s’est caché. Évidemment, il a été capturé, mais ils étaient si nombreux à rater le retour de permission qu’il a échappé au pire. Le juge a lu ses états de service, impeccables, trois citations, quatre blessures. Alors il l’a expédié à l’hôpital, pour un examen de la tête. C’était forcément un problème lié à sa dernière blessure, celle à la tête, et le 11 novembre est arrivé. Mais Marcel, il avait honte. Alors il n’est pas rentré, pas tout de suite. En fait, il ne serait peut-être jamais rentré s’il n’avait pas rencontré Pierre, le frère de p’tit Louis, dans un cabaret de Paris. Entre deux bouteilles, il lui a tout raconté avant de rouler ivre mort sous la table. Il s’est réveillé dans le train du retour, avec Pierre à ses côtés, hilare. Pierre, il ressemble à p’tit Louis pour cela, la joie au cœur tout le temps, malgré sa balafre qui lui coupe la joue en deux, malgré sa main écrasée par la mitrailleuse qu’il manœuvrait. Pierre est heureux, il rentre à la maison.

Paul les attend à la gare. Il est rentré d’Allemagne, maigre à faire peur, mais vivant. Les frères de p’tit Louis sont rentrés debout sur leurs deux jambes. Ce n’est pas le cas de tous les membres de la famille. Le plus jeune frère de la mère est tombé à Verdun. Le cousin Léopold a perdu une jambe en Artois. Son frère a disparu dans les Vosges. Et la liste est sans fin. Mais la guerre est finie.

Le curé est rentré mais s’est défroqué. Il ne croit plus en rien, et surtout pas en les hommes, pas après avoir vu ce qu’il a vu. L’instituteur aussi est rentré, mais pas sa tête. A voir, comme ça, il a l’air comme avant, jusqu’à ce qu’on croise son regard………. Il n’y a plus rien derrière, plus de lumière, plus rien.

Lucie a épousé le beau Léon. Mariage arrangé bien sûr, mais Lucie est bonne pour beau Léon. Elle lui prépare des repas qu’il peut manger, malgré sa gueule cassée. En échange, il a légitimé le fils du p’tit Hercule, son copain. Échange de bonheur. Il en pleurerait de joie s’il le pouvait encore. Le gamin lui grimpe sur les genoux sans se soucier de sa tête qui n’en est plus une, il se love contre lui et l’appelle Papa. Maintenant, il n’est plus un batard, il a un papa. Et beau Léon a un fils.

Marcel s’est marié aussi. Il a épousé la petite Léontine, la sœur de P’tit Louis. C’était une gamine quand il est parti. C’est devenu une belle femme, solide et aussi gaie que ses frères. Il a oublié sa honte et arbore fièrement ses médailles, croix de guerre étoile de bronze, la médaille de la Marne, celle de Verdun, devant le monument aux morts, chaque fois qu’il rend hommage à ses amis qui ne sont pas revenus.

Moïse a épousé la plus jeune fille du maire, l’amour fait bien les choses. Cette fois, il est vraiment de la famille.

Paul et Pierre ont retrouvé la ferme, leurs femmes et leurs gosses, et repris le chemin des champs, comme si de rien était. La terre n’attends pas, la terre n’a pas d’états d’âme et la moisson doit être faite.

Et p’tit Louis ? La guerre l’a usé, la grippe espagnole l’a tué.

 

PS : toute cette histoire est bien évidemment une fiction, une monstrueuse fiction qui ne s'est jamais produite. Ce genre de chose ne peut pas arriver entre pays civilisés, n'est-ce pas ?