C’est le 2 août 1914, mobilisation générale, la guerre est déclarée contre l’Allemagne. Le temps de la vengeance est arrivé. Vengeance pour le grand-oncle tombé à Sedan, pour le cousin, mort à Loigny, dont le corps n’a jamais été retrouvé, pour la ferme qui a été incendiée par les prussiens, pour la vache qu’ils ont volée, pour l’Alsace et la Lorraine. Les copains de P’tit Louis sont déjà à l’armée. Pour les autres, P’tit Louis les voit partir, les uns après les autres. Ses frères et ses cousins d’abord, puis ses oncles, les hommes du village, qui peu à peu se retrouve peuplé de vieillards, de femmes et d’enfants. Et la guerre dure…………. Les adolescents qui ont atteint dix-huit ans partent à leur tour.

Le temps passe, le maire devient de plus en plus vieux, de plus en plus lent, à mesure qu’il doit aller, de maison en maison, porter les tristes nouvelles. La nouvelle de la mort de son fils, il l’a apprise à la mairie, et il a dû aller la porter chez lui, à sa femme et ses filles.

Tous ces morts sans cercueil, sans inhumation, sans cortège ni veillée funèbre, semblent irréels. Une faible lueur d’espoir veille au creux des cœurs et des âmes, qui aide les mères, les femmes, à rester debout et à tenir.

P’tit Louis fait ce qu’il peut pour aider le père à la ferme. Mais avec son bras inutile et ses jambes boiteuses, la plus grosse charge de travail tombe sur les femmes de la maison, ses sœurs et belles-sœurs s’échinent à entretenir les terres. Mais sa joie de vivre et sa gaieté permanente sont un rayon de soleil pour tout le monde.

verdun

Malheureusement, le rayon de soleil va se ternir à mesure que les nouvelles arrivent. Son frère, Paul est porté disparu à Signeulx depuis août 1914, son frère Pierre a été blessé à Sailly-Saillisel en octobre 1916, mais la blessure n’est pas assez grave pour qu’il rentre. Dans sa lettre, il leur dit qu’il doit repartir au front, quelque part à l’est, vers une ville appelée Verdun. Avec sa plus jeune sœur, la petite Léontine, p’tit Louis cherche sur la carte de France, où sont ces villes dont ses frères parlent dans leurs lettres. Elles sont si lointaines qu’elles pourraient être en pays étranger……….. d’ailleurs elles le sont, Signeulx, c’est en Belgique !!

La mère écrit à la croix rouge, aux associations d’aide aux familles, au préfet. Elle écrirait bien au président si elle savait où envoyer la lettre. Elle veut savoir où est Paul. Et un jour, une lettre arrive, la Croix-Rouge a répondu. Paul est vivant, prisonnier de guerre, mais vivant. A partir de ce jour, toute la famille sera mobilisée pour préparer les colis. Colis pour Paul, prisonnier quelque part en Allemagne, mais pas que pour lui.

Le village est solidaire. Les femmes se regroupent, même celles qui ont perdu un proche. Tous les hommes partis au loin auront des colis, prisonniers ou non. Pas un ne sera oublié, pas même le jeune Moïse, gamin de l’assistance placé comme berger à la ferme des Nazelles. Il est dans un endroit au joli nom, le chemin des dames. Un beau nom pour l’enfer. Le jour où le premier colis lui est parvenu, il a cru à une erreur, jusqu’à ce que son lieutenant lui lise la lettre d’accompagnement. Lui, il ne sait pas lire. C’est la femme du maire qui a écrit. Son seul enfant est tombé en Argonne. Elle n’a plus fils, il n’a pas de mère, c’est un bon échange.

Les années passent, les mauvaises nouvelles continuent à arriver. Jean Louis, le mari d’Adèle, la sœur aînée de p’tit Louis, a été fauché par une rafale de mitrailleuse. Il a perdu la jambe droite. Le meilleur danseur de la commune rentre mutilé. Pourtant, Adèle sourit. Elle ne cesse de sourire depuis qu’elle l’a appris. Son mari rentre, vivant … mutilé mais vivant.

Pendant ce temps-là, la vie au village continue, tant bien que mal. Le curé est parti, il a rejoint le front comme aumônier. Le vieux père Ruchet est sorti de sa retraite et l’a remplacé. Il a bien la tremblote quand il donne la messe, mais il connaît tout le monde au village. Il a baptisé tous les aînés et maintenant, il donne la messe des morts pour leurs enfants.

La messe du dimanche et la messe pour les morts, c’est tout ce qu’il reste à faire. Plus aucun mariage, plus aucune naissance. Ah, si, la Lucie a mis au monde un petit bâtard, Hercule. Elle l’a appelé comme son père. Ce bébé, c’est le cadeau qu’il lui a laissé lors d’une permission. Bien sûr, il l’épousera dès son retour, mais en attendant, c’est un petit bâtard. Le père n’a rien dit. Il connaît bien Hercule, le p’tit Hercule. C’est un brave gars. Il ne peut que lui reprocher d’avoir mis la charrue avant les bœufs !! Mais c’est un brave gars, et sa fille, ce n’est pas une dévergondée. Le petit, il l’adore. Mais c’est quand même un bâtard.

L’instituteur aussi est parti au front. Sa femme le remplace comme elle peut. Il n’y a plus d’hommes disponibles.

Le p’tit Louis fait ce qu’il peut, pour ses parents, pour Lucie et son petit, pour la femme du maire qui pleure à l’église tous les jours. Le rayon de soleil du village s’affaiblit tout doucement. Trop de chagrin, trop de fatigue.

Le père du P’tit Louis va tous les jours au café. Il lit le journal avec les autres pères. Ils commentent les nouvelles officielles, et se donnent les autres nouvelles, celles écrites dans les lettres, malgré la censure. Ils parlent entre eux des poux, des rats, de la peur. Les grands-pères n’ont pas connu les tranchées, mais la guerre, le corps-à-corps au front, ils ont connu. Alors ils parlent, entre eux, loin des femmes.

L’hécatombe continue, des morts, des blessés, des prisonniers, des portés disparus. Cela fait déjà quatre ans que la guerre dure. Quatre longues années d’attente, de peur, d’angoisse, pour les familles ; alors que dire de ce que ressentent ceux qui sont au front. Comment savoir ce qu’ils ressentent ? Existe-t-il des mots suffisants pour l’exprimer ?