P’tit Louis est content. C’est samedi, et pas n’importe quel samedi ; le 19 avril 1913.

Il est sept heures du matin. Il fait un temps magnifique…… enfin, il va faire un temps magnifique, parce que pour l’instant, fait frisquet !!! P’tit Louis est sur le parvis de l’église de sa commune. Il attend les autres. Il a mis ses beaux habits, ceux des dimanches et des cérémonies. Son père lui a ciré les chaussures (enfin, il a craché dessus avant de frotter), et sa mère a mis les fers au feu pour que sa chemise soit impeccable. Le père lui a redit, en l’accompagnant à l’église, qu’il n’est pas obligé d’y aller, mais P’tit Louis veut y aller, avec les copains.

D’ailleurs, les voilà qui arrivent. Le père du Gros Louis leur a prêté la carriole et c’est Gros Louis qui conduit le cheval, une pauvre bête toute efflanquée mais plus solide qu’un taureau. Le beau Léon est assis à côté de lui, devant, et P’tit Hercule est debout derrière eux. Hyacinthe a préféré marcher à côté du cheval, on ne sait jamais, Gros Louis a un peu arrosé l’arrivée du samedi, toute la nuit.

Ils s’interpellent, rient, Gros Louis attrape P’tit Louis comme si c’était un fétu de paille et le balance à l’arrière de la carriole. P’tit Hercule l’attrape au vol. P’tit Louis est heureux. Il ne manque plus que Marcel, qui vit au bourg. Il arrive au moment du départ, en courant, en retard comme d’habitude. Celui-là, il sera en retard à ses funérailles !!! Et les voilà partis, au pas tranquille du cheval, chantant à tue-tête les chansons les plus paillardes qu’ils connaissent, celles que leurs grands frères ont ramené du service militaire.

Ils arrivent un peu avant huit heures au chef-lieu. La place est noire de monde. Que des gars comme eux, endimanchés et embarrassés par leurs habits rigides et leurs chemises amidonnées. La porte de la mairie s’ouvre, et un gendarme sort. Il a l’air sévère, mais à y regarder de plus près, on voit bien sa moustache qui rebique et son œil qui frise, en toisant tous ces jeunes gars mal à l’aise. Il adore ce moment-là. Il tient une liste à la main, et il commence à les appeler.

Ils entrent, les uns après les autres, dans la salle communale. Un autre gendarme est là, qui vérifie les identités. « à poil maintenant, et vite !!! ».

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Même s’ils étaient prévenus, ce n’est pas si simple d’ôter tous ces vêtements devant tout le monde. Ils le font bien à la rivière, mais là, ils ne se connaissent pas tous. Un officier à l’air sévère les bouscule « plus vite, on n’a pas que ça à faire » « allez hop, sous la toise » « rentre pas le menton, tête droite, plus droite, c’est bon 1.60m, bon pour la taille », « au suivant ». Et ils défilent, les uns après les autres, la toise, puis le docteur. C’est jour de conseil de révision pour la classe 1912.

Le docteur ne sourit pas, il est glacial, imperturbable et sans état d’âme : « le fémur cassé l’année dernière, il est remis, bon pour le service », « cœur fragile, fait voir, non, bon pour le service ». Et c’est le tour du p’tit Louis. L’œil du docteur soudain s’adoucit. Il connaît bien le p’tit Louis, il sait tout de lui, de sa naissance calamiteuse où la sage-femme a dû lui déboîter l’épaule pour le faire naître, le bras en est resté paralysé et ses jambes de tailles inégales, avec sa colonne vertébrale toute tordue. Les parents l’ont traîné partout pour le guérir : les docteurs, les rebouteux, et même la vieille sorcière du fond de la forêt, mais rien n’y a fait, le P’tit Louis ne sera jamais comme ses copains. Pourtant, la joie de vivre, il en a à revendre, il fait partie de la bande. Il sait bien qu’il va être réformé, mais il est là quand même, pour être avec les copains. Ces derniers sont tous « bon pour le service », alors que P’tit Louis rentre avec son certificat d’exempté.

Mais les copains ne vont pas partir tout de suite. Le départ sera pour après les moissons et les vendanges. Alors ils comptent bien tous en profiter, de ce dernier été de gamins, avant de devenir des hommes.