1935 - Simonne Gontier Raoul Lecomte Jacques Gerard Micheline

Ma mère, Micheline, a vécu au Havre jusqu'en 1949. Elle adorait cette ville, vivante, active, bruyante et gaie. Tous les souvenirs heureux dont elle me parle datent d'avant guerre.

Les réunions de famille autour de la "collation", les arrivées et départs de son père pour New-York à bord des paquebots de la Compagnie Générale Transatlantique, les visites de sa grand-mère paternelle, Aurélie, avec un phonographe pour écouter les opérettes qui ont bercé son enfance.

Les spectacles, le cirque Médrano, le funiculaire, la place Thiers, sont autant de petites gouttes de bonheur qui parsèment son enfance.

Et il y a eu la guerre.

Son père, mobilisé, est fait prisonnier et envoyé à la frontière autrichienne.

Un premier exode la jette sur les routes avec sa mère et ses deux petits-frères, à la remorque de son oncle et de sa tante maternelle. Ils ne pourront les accompagner que jusqu'à Caen. L'oncle est mobilisé dans les transmissions et il ne peut emmener avec lui que sa femme et son fils.

Retour au Havre où il n'y a plus personne. Tout la famille paternelle est partie sans se soucier d'eux. Il ne reste que ma grand-mère, Simonne, et ses trois enfants, dont le plus jeune n'a que cinq ans et l'aînée, Micheline, treize ans.

Un deuxième exode leur fait prendre le bateau. L'arrêt sera dans les Pyrénées. Ils ont de la "chance". Le bateau qui les suit, chargé également de réfugiés, accostera au Maroc.

C'est le temps des femmes. Simonne s'allie avec une autre femme, madame Février, dont le mari est mobilisé, et sa nièce. Les femmes se soutiennent. Ma mère se rappelle cet épisode où madame Février, depuis le pont du navire, voit son mari, sur le quai. Elle aura beau s'époumoner pour l'appeler, les marins le savent, les voix ne portent pas. Il ne saura pas que sa femme était là.

Et c'est de nouveau le retour au Havre, la ville bientôt interdite. Qu'est-ce qu'une ville interdite ? Une ville où l'on peut rester et en sortir, mais où l'on ne peut pas rentrer.

Simonne est seule avec ses trois enfants. C'est une femme forte, indépendante. Il faut l'être quand son mari passe les trois-quarts de son temps en mer. Malgré tout, je n'ose imaginer la peur qu'elle a dû ressentir à ce moment-là. Il y a bien les cousins. Ils ont quitté le Havre pour s'installer à Epouville. Ce n'est pas trop loin. Ils peuvent aller les voir, à pied (quinze kilomètres), pour un bon repas, et quelques denrées à ramener. Parce qu'il fait faim, au Havre. Mais c'est dangereux. Il faut traverser les chevaux de frise, éviter les gardes et ne pas se faire prendre pour rentrer (la ville est interdite). Ma grand-mère et ma mère se feront prendre, une fois. Les gardes sont français, le coeur est tendre face à une femme dont le mari est prisonnier et les enfants si jeunes. Ils fermeront les yeux, à condition que cela ne se reproduise pas.

Heureusement, il y a la croix rouge. Elle donne des nouvelles de Raoul, prisonnier. Elle donne un peu de travail a l'aînée qui grandit et doit quitter l'école. Elle permet d'envoyer les deux plus jeunes, passer deux mois en Suisse. Deux mois de répit pour Simonne.

Mais la vie devient plus difficile encore pour les Havrais. Les hivers sont rudes, glaciales. La croix rouge, encore elle, propose à Simonne d'envoyer ses enfants au loin, pour quelques mois. Ce sera Bernay pour le plus jeune, et l'Algérie pour le plus grand. Mais les quelques mois dureront jusqu'à la fin de la guerre. L'aînée, Micheline, ma mère, refusera de partir, et la mère et la fille vont rester seules jusqu'au bout.

Une drôle de vie s'installe, rythmée par les alertes. Simonne et Micheline vivent à Sanvic, à la Cavée Verte. Elles sont sur les hauteurs. La nuit, il faut parfois descendre à la cave. Au début, Micheline suit. Mais vous connaissez les ados. Un jour, elle promet à sa mère de la rejoindre et se rendort. Cela va devenir une habitude. De toute manière, si une bombe leur tombe dessus, ils mourront tous étouffés dans la cave alors........ autant mourir dans son lit.

Et le 5 septembre 1944 est là. Le débarquement a déjà eu lieu. Les Havrais attendent leur tour sans imaginer le déluge, l'enfer qui va s'abattre sur eux.

Cette nuit-là, Micheline est descendue dans la cave. Ils sont tous là, les vieillards, les femmes et les enfants.........et un homme, André Baudet. Sa femme le cache dans leur appartement depuis le début de la guerre !!! avec sa mère, sa belle-mère et leurs deux enfants !!! Il ne sortait que la nuit, sur le balcon, pour fumer. Ce qui étonnait les voisins, "tiens, madame Baudet fume" !!

Il n'est plus temps de se cacher, car le danger est là. Ils vont rester terrés dans la cave jusqu'à la fin des bombardements, jusqu'au 11 septembre. De temps en temps, l'un d'eux remonte dans les appartements, pour aller chercher à manger, se laver.... Mais là, tout le monde attend. Pas compliquer de comprendre pourquoi ma mère est devenue claustrophobe.

 

70 ans après, Le Havre s'interroge toujours sur sa destruction

VIDÉO - Le 5 septembre 1944 débutait le bombardement allié de la ville normande, qui fit plus de 2000 morts civils, afin d'en chasser l'occupant nazi. Les historiens cherchent toujours à savoir pourquoi 80% de la ville furent rasés. Pour la quasi-totalité des villes françaises, la Libération par les Alliés en 1944, après 4 longues années d'Occupation, est synonyme de joie.

http://www.lefigaro.fr

Et c'est la fin, il n'y a plus de bombardement. Mais personne n'ose sortir.

Monsieur Baudet se décide le premier. Il va être suivi par ma mère et une autre gamine du même âge. Ils sortent de la cave et vont jusqu'à "l'amiral Mouchez", qui domine la ville. Elle est en feu. La fumée est suffocante, l'odeur terrifiante.

Tous les trois retournent vers la cave. Les autres les regardent d'une drôle de manière. Ma mère se demande pourquoi, jusqu'à ce qu'elle regarde ses chaussures ... Des chaussures noires devenues blanches. Ils sont tous les trois tout blanc, blanc des cendres de la ville.

Cette image-là, ma mère ne l'oubliera jamais.

Le Havre 44

Enregistrer

Enregistrer