Blois-14-18

Lorsque je commence à travailler sur un document, je ne sais jamais où il va me conduire, vers quels méandres de l'histoire il va me promener.

C'est le cas de l'acte de décès de Charles Louis Perrochon, au tribunal de Blois. Le 3 octobre 1916, le ministère de la guerre écrit au maire de Blois. Il a reçu un acte de décès du soldat Charles Louis Perrochon, du 168e régiment d'infanterie, décédé le 3 avril 1915 au Bois le Prêtre. Sur cet acte ne figure pas le dernier domicile connu de Charles Louis. L'enquête du ministère pour le déterminer n'a rien donné. L'armée a pourtant bien réussi à lui adresser sa convocation à la déclaration de guerre !!!

Comme il faut absolument transcrire cet acte de décès, le ministère s'adresse au maire de Blois car Charles Louis y est né, le 20 septembre 1884. Son livret militaire est joint au courrier (absent de la liasse des archives).

Charles Louis est décédé le 23 avril 1915, à douze heures, sur le champ de bataille. Il est mort pour la France.

Bien sur, le maire de Blois accepte et la transcription est faite le 4 octobre 1916. Charles Louis est ainsi inscrit sur le livre d'or de la commune et sur le monument aux morts de la commune. Il y est né le 20 novembre 1884, à l'hospice, fils naturel de Marie Perrochon, elle-même enfant des hospices de Châteauroux. Sa mère l'a reconnu, le 6 décembre de la même année.

L'étape suivante est d'aller sur le site Mémoire des Hommes pour consulter sa fiche, histoire d'avoir un raccourci militaire (numéro matricule, bureau de recrutement). Sa fiche n'est pas indexée alors je le fais........... et je cherche ensuite le feuillet matricule 451 de la classe 1904.

Charles Louis est enfant de l'assistance publique, comme sa mère. Elle l'a donc abandonné, même si elle l'a reconnu. Son parcours de vie, suivant son feuillet matricule, est chaotique. Le seul domicile indiqué est en 1911, à Brunoy, dans l'Essonne. Mais il est passé plusieurs fois au tribunal, celui de Blois et celui d'Orléans. Il est décédé célibataire.

Question : a-t-il eu des frères et soeurs ? Sa mère s'est-elle mariée ? Et sa grand-mère, Clarisse Perrochon ?

A sa naissance, sa mère est domestique à Chaumont-sur-Loire, mais elle est allé accoucher à l'hospice de Blois. Une petite recherche sur le net me permet de trouver quatre autres enfants. En fait Charles Louis est le troisième enfant de Marie. L'aînée, Marie Eugénie, née le 6 mars 1881 à Blois, à l'hospice, alors que sa mère vit à Saint-Denis-sur-Loire, décède en nourrice le 9 avril suivant, à Saint-Lubin-en-Vergonnois. Aucune mention d'assistance publique. Marie a visiblement placé elle-même sa fille en nourrice. Le 9 décembre 1882, toujours à l'hospice de Blois, Marie met au monde une petite Marie Louise. Elle vit alors à Soings-en Sologne, à la Gaillardière. Elle la reconnaît le 18. Elle l'abandonne, puisque lorsque Marie Louise se marie, en 1900, à dix-sept ans, elle est domestique à Chatillon et n'a aucune idée de l'endroit où vit sa mère. En 1884 naît Charles Louis qu'elle reconnaît puis abandonne. Elle vit alors à Chaumont-sur-Loire. Puis elle retourne à Soings-en-Sologne.

Elle donne naissance à Noémie Blanche le 16 avril 1888, à l'hospice de Blois et elle la reconnaît le 26. Et cette fois, elle la garde. Marie a vingt-neuf ans, pratiquement l'âge de sa mère lorsqu'elle l'a mise au monde. Est-elle plus mature, ou sa situation s'est-elle améliorée ? Ou a-t-elle de tout simplement retrouvé sa mère ? Celle-ci vit effectivement, à Soings-en-Sologne, domestique de François Boucher, à la Gaillardière (c'est là que vivait Marie en 1882). Elle ne s'est pas mariée. Cette fois, Marie assume son rôle de mère et reste vivre à Soings-en-Sologne. C'est là que naît Camille, le 18 mai 1891 et qu'elle le reconnaît, un mois plus tard. Elle garde son fils Camille également. Ils vivent tous les trois, au bourg.

Sa mère, Clarisse, décède le 17 janvier 1896, et, la même année, le 26 juillet, Marie épouse un veuf, Silvain Delaunay. Ils vont avoir trois enfants : Sylvain le 16 avril 1897, Pélagie, le 4 mai 1899 et Marcel Clotaire, le 31 janvier 1902.

Mais le sort s'acharne sur elle. Son époux décède le 4 juin 1901 et elle est seule lorsque son dernier enfant vient au monde. Elle part s'installer à Contres mais décède à son tour, le 2 mars 1904. Elle laisse ses cinq derniers enfants dont l'aînée, Noémie, n'a que seize ans, et le plus jeune, Marcel, n'a que deux ans. Ils vont connaître le sort de leurs aînés inconnus, et rejoindre la cohorte des enfants de l'assistance publique.

Charles Louis a-t-il jamais su qu'il avait des frères et soeurs ? Son frère Sylvain a eu plus de chance que lui. Parti à la guerre le 21 décembre 1915, dans l'artillerie, comme engagé volontaire, il est revenu vivant.

J'ai cherché où Charles Louis était enterré. Logiquement, puisqu'aucune famille ne l'a réclamé, il est resté là-bas et repose à Montauville, à la nécropole nationale "le petant", dans le carré 14-18/B tombe 2160.

Cimetière du Petant

Pour quelqu'un qui n'avait pas de domicile connu et que personne n'a réclamé, il figure non seulement sur le monument aux morts de Blois, mais aussi sur celui de Crouy-sur-Cosson.

Je me suis demandé pourquoi ? Et la relecture de son feuillet matricule m'a, je pense, apporté la réponse. En 1904, au moment de son service militaire, il était domestique à Crouy-sur-Cosson.

Etrange ironie du destin. Son frère, Sylvain, revenu de la guerre, avait été placé à La Marolle-en-Sologne par l'assistance publique. Il s'y est marié, deux fois, mais il est décédé le 4 mars 1973.......... à Crouy-sur-Cosson.

S'il a participé, comme de nombreux anciens combattants, aux cérémonies du 11 novembre, devant le monument aux morts de sa commune, a-t-il pu penser que le Perrochon inscrit sur celui-ci, était de sa famille. Peut-être, mais a-t-il su que c'était son frère ?