Ouzouer le marché

Jules et Emile sont deux petits garçons, de neuf et six ans. Ils sont les enfants de Victor Adrien Delaunay, sabotier, et Angéline Perruchon et vivent à la Colombe (Loir-et-Cher).

Leurs parents sont séparés et le père est parti vivre sa vie à Verdes, sans se soucier de ses enfants. Dans les campagnes, la rumeur publique est souvent le seul point de départ de travail des gendarmes et la rumeur publique les a averti que ces deux enfants ont quitté le domicile de leur mère depuis trois semaines environ et qu'ils errent dans la campagne, allant de ferme en ferme pour mendier de la nourriture, couchant dans les bois, dans les récoltes et dans les carrières.

Le 17 juin 1880, les gendarmes Etienne Franjou, brigadier, et Jean François Canioni, se rendent donc à La Colombe pour vérifier si l'information est vraie. Le maire confirme effectivement le départ des enfants depuis le 27 mai et que depuis cette date, plus personne ne les a vu dans la commune. Sauf que la mère a attendu avant de faire la déclaration de disparition de ces enfants et n'a rien fait pour les retrouver.

Les gendarmes partent trouver la mère pour exiger des explications et en chemin, rencontrent le garde-champêtre qui leur dit que les enfants sont rentrés chez leur mère. Fin des investigations pour les gendarmes, sauf que le garde-champêtre a dit n'importe quoi (on se demande bien pourquoi !!!), car le lendemain, alors que les gendarmes surveillent le marché d'Ouzouer, l'adjoint au maire de Charsonville (Loiret), monsieur Breton, arrive en voiture avec, à l'intérieur, malade et couvert de haillons, l'aîné des enfants, Jules. Il l'a recueilli chez lui depuis deux jours, sérieusement malade au point de ne pouvoir rien manger. C'est pour cela qu'il l'amène à Ouzouer, pour prévenir les gendarmes et le faire soigner. Ces derniers se chargent de lui donner les soins nécessaires et l'interroge.

Son petit frère, Emile, l'a quitté depuis trois jours et il ne sait pas où il est allé. Il raconte qu'ils ont quitté ensemble la maison de leur mère depuis plus de trois semaines, parce qu'elle ne leur donnait pas à manger et qu'elle les battaient quand ils réclamaient. En quittant leur mère, ils avaient cru trouver refuge auprès de leur père, à Verdes, mais celui-ci avait refuser de les recevoir chez lui et les avait menacé de les frapper s'ils ne repartaient pas (sympa le père !!). Ils sont alors partis au hasard, mendiant leur nourritures.

Vers sept heures du soir, le même jour, le maire de Prénouvellon fait amener par ses domestique, le petit Emile qu'il a trouvé sur sa commune. Il semble assez bien portant et confirme toutes les déclarations de son frère. Les gendarmes placent alors les deux enfants chez des personnes charitables pour la nuit.

Le lendemain, le maire d'Ouzouer-le-Marché leur prête une voiture pour qu'ils puissent ramener les enfants à la Colombe, chez leur mère. Mais celle-ci n'en a rien à faire. Elle dit que les enfants sont parti librement, nie les avoir maltraités et affirme qu'elle fait tout ce qu'elle peut pour les nourrir, eux et son troisième enfant (il y a un petit frère, Albert, âgé de quatre ans).

Les témoignages recueillis indiquent que les enfants sont élevés dans un triste milieu. Le père a quitté sa femme à la suite de scènes de "grande immoralité" et depuis n'a jamais donné un morceau de pain à ses enfants. La mère est plutôt travailleuse mais a une très mauvaise conduite sous tous les autres rapports. Elle a été emprisonnée pendant un mois, en avril dernier, pour vol et ses trois enfants ont alors été confiés à sa soeur, leur tante, âgée de 25 à 28 ans mais de moeurs plus que légères.

Les enfants n'ont que de mauvais exemples sous les yeux, vivent dans la misère la plus complète et sont abandonnés à eux-mêmes.

Le rapport des gendarmes est accablant et sera transmis à qui de droit.