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En 1867, le docteur Brochard dresse un réquisitoire sans concession et d'une terrible réalité sur le traitement donné aux nourrissons placés. Pour lui, cela s'apparente à un crime organisé, souhaité et réalisé.

"J'ai pendant dix-huit ans observé un fait qui m'a toujours singulièrement frappé et que, dans l'intérêt de la morale, je crois utile de publier. Dans certaines communes pauvres, toujours éloignées du chef-lieu judiciaire de l'arrondissement, on voit des femmes ou des filles qui ont dans toute la contrée, la réputation bien méritée d'être de très mauvaises nourrices. Chez elles, les nourrissons ne font que paraître et disparaître. Eh bien ces femmes ont toujours des nourrissons, ces nourrissons sont presque toujours des enfants de filles et ces nourrices sont toujours parfaitement et régulièrement payées. Un tel fait, se reproduisant d'une manière identique sur divers points d'un arrondissement, ne saurait être l'effet du hasard : il est certainement le résultat d'un calcul. Il est évident pour le médecin que ces femmes, chez lesquelles les nourrissons meurent si facilement, sont connues, recherchées de certaines maisons de la capitale, que leurs services même y sont très appréciés.

La mise en nourrice d'un nouveau-né peut donc, dans certains cas, constituer un infanticide, qui n'est pas, il est vrai, puni par le Code pénal, mais qui n'en est pas moins réel. Ce crime d'une nouvelle espèce mérite, par sa fréquence, de fixer l'attention du ministère public."

Il en rajoute en comparant le destin des pauvres filles infanticides et celui des nourrices

"Je ne connais qu'excessivement peu de bonnes nourrices ; j'en connais beaucoup de très mauvaises. Il en est qui font de cela un métier, depuis dix, douze, quinze ans, qui ont toujours des nourrissons, et qui, je crois, n'en ont jamais rendu aux parents, ce qui m'a fait dire bien souvent que je trouvais très bêtes les filles qui donnent tête baissé dans le Code pénal en tuant leurs enfants, quand elles pourraient éviter la sévérité de la loi en les mettant en nourrice à Montigny ou dans certaines maisons de la commune d'Illiers, Eure et Loir.

Ayant eu l'idée de mettre en face les uns des autres les soins donnés aux bêtes et ceux que reçoivent les petits être à face humaine, j'ai été stupéfait en reconnaissant que les chevaux, les moutons, les veaux voire même les cochons sont mieux nourris, mieux hébergés que les petits-fils d'Adam. Les étables, les bergeries, les écuries, les porcheries, excitent l'admiration du visiteur par l'ordre et la propreté qui y règnent. Que ce visiteur pénètre dans les taudis où l'on élève les nourrissons, les petits parisiens... qu'y trouve-t-il ? deux ou trois babys pâles, maigres, étiolés, à la figure de cire, criant, mourant de soif et de faim. C'est horrible ?

Dans telle localité, il meurt six nourrissons sur.... six, dans une autre huit sur neuf, ailleurs douze sur douze, plus loin vingt-trois sur vingt-quatre."

A la lecture de ce rapport accablant, on comprend mieux cette mortalité effrayante des enfants trouvés et des enfants en nourrice que nous rencontrons dans les registres de décès