Janville300

François Bastien est un « gros homme », je dirais même un homme costaud, capable de prendre dans ses bras un homme adulte et de le porter comme on porte un enfant.

Il a été zouave, et maintenant, il est marchand de tabac, armurier et un peu épicier, à Janville. Si sa carrure et son langage montre un homme, si ce n’est grossier, du moins d’une étoffe brute, son cœur, son courage et sa grandeur d’âme en font l’homme le plus appréciable qui soit.

Pour lui, la tête n’est rien moins qu’un porte-pipe et sa femme, un sacré parapluie…… et je m’arrête là, le reste est un peu moins soft.

Natif de Paris, il a épousé une femme de Janville qui lui a donné un fils, Anselme, dix ans. Lui-même, n’en n’a que trente-huit et une panse rebondie qui gonfle en fonction de ses besoins.

Durant les mois d’occupation prussienne, alors que sa commune est transformée en ambulance et mouroir pour soldats français, il va dépenser sans compter son énergie et le peu qu’il possède pour leur adoucir la vie, ce qui est bien plus que ne feront bien des français. Mais son action ne se limite pas à cela.

Régulièrement, la commune est traversée par des colonnes de prisonniers français emmenés vers l’Allemagne. Ils font une pause dans la commune, logés à l’église pour la nuit avant de continuer leur route vers un nouveau calvaire.

Bastien se révèle alors « entrepreneur d’évasion ».

Lorsqu’une colonne de prisonnier est annoncée, il se rend chez lui d’une corpulence normale pour son gabarit et ressort singulièrement plus rond, la panse bien généreuse en avant.

Nous sommes mi-janvier et le froid est polaire. Malgré cela, toute la population est dans la rue et bien que souvent pillée et rançonnée, elle prépare du pain et des marmites pour ces pauvres hères qui traversent la ville.

A l’instant, trois femmes adossées au mur causent à voix basse sans se soucier de cette ombre qui quitte la colonne et se glisse sous leurs jupes. Une fois la troupe passée, le petit sergent de chasseurs à pied se dégage de leurs jupons en les remerciant et on lui chuchote « va chez Bastien, le marchand de tabac ». Scène ordinaire de français ordinaires.

Bastien d’ailleurs se rend à l’église où les prussiens ne laissent entrer que ceux qui apportent à manger. Un pain sous le bras, il entre. Six à sept cents prisonniers sont là, exténués de fatigues et de privation, affamés, grelottant de froid, de vrais cadavres à peine vivant entassés dans la précieuse pénombre de l’église. Précieuse car Bastien va de groupe en groupe « qui veut se sauver ? ». Trop épuisés et démoralisés, les hommes ne réagissent pas……… pas tous. Puis un, deux, trois….. et de sous sa panse rebondie, Bastien sort des vêtements, les aide à se changer et les envoie chez lui. Les prussiens n’y voient que du feu.

Bien vite, Bastien n’a plus de vêtement à donner mais d’autres veulent partir qu’il ne peut abandonner, les zouaves du pape comme il les appelle. Mais voilà, il n’a plus rien à donner s’il ne veut pas être tout nu. Déjà qu’il est en bras de chemise en plein hiver. Les femmes vont l’aider. Elles sont dehors et les prussiens n’arrivent pas à les faire reculer et n’osent pas être violent. Alors, collant à son dos un zouave pontifical qu’il veut sauver, il sort et harangue les femmes en prenant le parti des prussiens. Les femmes ont compris. Elles le conspuent gentiment, l’entoure en le traitant de tous les noms et récupèrent le zouave qu’elles cachent au milieu d’elles en repartant.

Bastien repart chez lui, en manches de chemise et tête nue dans un froid polaire. Il y récupère ses vêtements, ses blouses comme il dit. Elles serviront pour la prochaine colonne de prisonniers. Cette fois, il a permis à dix français de s’évader. Combien au total en a-t-il aidé au péril de sa vie et de sa liberté ?